;

LA RUMBA, NEE AUX ANTILLES DE PARENTS AFRICAINS

A côté de cet ensemble de musiques liées aux cultes religieux existe la rumba qui, si elle est immédiatement identifiée comme africaine par l’oreille du profane, est une forme née à Cuba sans équivalent en Afrique.
Dissipons d’ abord plusieurs malentendus sur le terme de rumba. On désigna a partir des années vingt aux Etats-Unis sous l’étiquette de «rhumba» (avec un h dont on comprend mal l’origine) toute musique rythmée en provenance de Cuba. Comme, un demi-siècle plus tard, on appellera «salsa» tout ce qui sonne «latino». Cette «rhumba » était en fait du son ou de la conga (marche de carnaval) mais surtout pas la rumba dans le sens que lui donnent les Cubains. Autre homonyme : la rumba des gitans de Barcelone qui, dans les années cinquante commencent à ajouter des percussions caraïbes à certains airs du flamenco accompagnés à la guitare avec le «ventilateur», un mouvement de la main droite qui balaie toutes les cordes. Ces rumberos catalans puiseront d’ailleurs, allègrement dans le répertoire cubain. Le grand compositeur de Santiago de Cuba Nico Saquito (1902-1980) rendait souvent hommage au gitan espagnol Peret, qui avait rendu célèbre sa chanson Adios Compay Gato, devenue Lo Mato en traversant l ’Océan. Sans préciser qu’il n’avait jamais touché un centime des droits d’auteur qui lui revenaient… Des années plus tard les Gipsy Kings d’Arles feront fortune en reprenant la vieille recette du ventilador

Mais la rumba la vraie est celle qu’on joue, chante et danse aujourd’hui encore à Cuba, essentiellement dans les régions de La Havane et de Matanzas. Elle réunit le chant, la danse et la percussion.
Le chant possède une structure antiphonale : un choeur à l ’unisson et un interprète soliste se répondent. Les tambours sont a l'origine des caisses de morue en bois de tailles diverses (cajones) situées sur les trois registres : la basse (tumbador) qui donne un rythme fixe, le medium (tres dos) qui fait des variations sur ce rythme-base et l ’aigu (quinto) qui se lance dans des improvisations.

La rumba actuelle se divise en trois genres. Le guaguanco, la forme la plus récente, est de loin la plus répandue. Sur un  tempo rapide de tambours le chanteur (ou la chanteuse) lance la diana des sons sans signification (ala alala a …) qui servent à chauffer la voix . Certains y voient une influence du cante jondo, le chant flamenco andalou, thèse séduisante mais mal (voire pas du tout) étayée. On sait juste qu’au début du siécle, au moment où le guaguanco s'impose quelques grands interprètes de flamenco résidèrent à La Havane dont les légendaires Pericon de Cadix et Jose el de la Matrona. Après la diana, le soliste psalmodie une introduction que le choeur reprend. Peu a peu, chant et percussions développent un dialogue dans une bouillonnante polyrythmie. Choristes et percussionnistes forment un arc de cercle devant lequel se présentent les danseurs toujours par couple. Dans son aspect chorégraphique le guaguanco est un rituel amoureux où l’homme cherche a dominer la femme et la femme a esquiver l’homme. Les mouvements du bassin (le vacunao) de l’homme sont explicitement sexuels et le guaguanco dansé est souvent décrit comme une mise en scène du machisme. C’est oublier son caractère ludique et malicieux où l’homme n’a pas toujours le dernier mot. Les meilleurs danseurs offrent un spectacle fascinant, avec une gestuelle saccadée et des mouvements brusques où les différentes parties du corps semblent bouger indépendamment l’une de l’autre, rappelant par moments la virtuosité des danseurs de hip hop (les pionners de la break dance furent d’ailleurs des Latinos du Bronx). Les deux autres styles de la rumba, le yambu et la Columbia sont beaucoup moins répandus. Le yambu se danse aussi en couple mais il est très lent dénué d’agressivité. On l’appelle parfois la danse des vieux parce qu’il évoque la démarche mal assurée des personnes âgées. Dans le chant son archétype est la chanson Lindo Yambu de Ignacio Piñeiro avec son célèbre refrain « Ave Maria Morena». La columbia dansée par l'homme uniquement, est un exercice de virtuosité athlétique où le danseur s' accompagne parfois d'accessoires machette, verre en équilibre sur la tête, bougies posées sur le sol qu’il frôle sans les renverser...

Le cadre naturel de la rumba n'est pas la scène d’un théâtre mais la cour des Solares, ces grands immeubles collectifs où s'entassent les familles pauvres. Dans cet espace, on se croise, on joue aux dominos, on étend le linge, on
s' embrasse, on s'insulte. Et le samedi ou le dimanche matin on improvise une rumba. L'excitation monte peu a peu, des bouteilles de rhum et des caisses de bouteilles de verre sans étiquette jaillissent Dieu sait d'où… Ne se risquent à chanter et a danser que ceux qui savent le faire, mais il n'est pas rare de trouver parmi eux des enfants.

La tradition orale à conservé le souvenir d' un rumbero mythique : le danseur José Rosario Oviedo surnommé Malanga. Né en 1885 à Union de Reyes, près de Matanzas, il mourut vers 1923 (la date est incertaine) dans des circonstances mystérieuses. Lors d'une fête à Moron deux danseurs jaloux Chenche et Mulense auraient mélangé à sa boisson du verre pilé, effet mortel garanti. Malanga passa ce jour là de vie à trépas! Son lieu de sépulture est inconnu. Une rumba restée célèbre lui fut dédiée : «Malanga est mort, Unlon  de Reyes pleure son rumbero le plus grand... »

La rumba ne fait l’objet d’ enregistrements commerciaux qu’à partir des années cinquante avec la chanteuse Celeste Mendoza (1930-1998), qui bâtit sa réputation autour du guaguanco, et grâce au groupe Muñequitos de Matanzas, fonde en 1956 avec sa paire inégalable de chanteurs Virulilla et Saldiguera. Dans leur sillage, plusieurs formations rumberas se sont formées, tant à La Havane (Yoruba Andabo, Clave y Guaguanco, Raices Profundas) qu’à Matanzas
(AfroCuba).

La Rumba étend son empire jusque dans la salsa où nombre de groupes l'utilisent : l'exemple le plus probant reste Los Sitios Entero, guaguanco enflammé qui fut un des premiers sucées de NG La Banda en 1990. Aujourd’hui la rumba irrigue avec force la musique cubaine et le retour aux racines noires lui a apporte de nombreux jeunes adeptes.

 

Extrait de : "Les Musiques Cubaines" - François Xavier Gomez.